Sacré
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Allan Arsmann définit le "sacré" comme un concept fondamental et universel dans la pensée humaine, dont les racines plongent dans le passé archaïque de notre espèce. Pour lui, le sacré, dans son sens originel, n'est pas un phénomène purement mystique ou surnaturel, mais une conséquence directe d'expériences humaines très concrètes, bien que souvent troublantes, en particulier l'anthropophagie (cannibalisme).
Selon Allan Arsmann, le sacré est apparu dans les rites humains des temps les plus reculés de la manière suivante :
1. Le Principe "Manger, c'est devenir" (Introjection/Incorporation):
◦ Ce principe est le mécanisme cognitif fondamental à l'origine du sacré. Les anciens croyaient qu'en consommant la chair (ou d'autres parties) d'un animal ou d'un être humain, ils s'appropriaient non seulement ses qualités physiques mais aussi ses essences intellectuelles et morales. Cette "introjection" ou "incorporation" permettait, selon eux, d'acquérir les attributs du consommé, tels que la force, le courage, la vivacité, la jeunesse et même l'innocence. Bien qu'aujourd'hui considéré comme un effet placebo, ce phénomène était perçu comme très réel et significatif dans l'Antiquité.
2. L'Anthropophagie, Source de la Divinité et des "Renouvelés":
◦ Apothéose (Déification): La forme la plus extrême de ce principe de "manger, c'est devenir" était la consommation de chair humaine, surtout celle de son propre enfant ou premier-né. Cet acte, abominable pour la pensée moderne, était paradoxalement considéré comme un "acte auguste ayant large portée symbolique" et "éminemment sacré" dans l'Antiquité. On croyait qu'il entraînait une profonde métamorphose psychique, transformant le praticien en un "être renouvelé".
◦ Les Dieux étaient des Anthropophages: Ces individus "renouvelés," ayant accompli ce qu'ils estimaient être le pire des crimes, se libéraient des scrupules, se considérant supérieurs aux humains ordinaires. Ils étaient alors perçus comme des dieux, immortels, omnipotents, et transcendant l'humanité. Arsmann affirme que "tous les dieux de notre lointain passé sont tous des anthropophages".
◦ Origine de la Conscience Humaine: Arsmann suggère même que cette incorporation historique des expériences anthropophages pourrait être à l'origine de la conscience humaine elle-même.
3. Sacrifice et Union:
◦ Union et Réconciliation: Tous les sacrifices étaient initialement consommés. Manger une victime, en particulier un être cher, permettait une "réconciliation psychique" et créait des liens forts et indéfectibles entre les consommateurs. Cette consommation partagée, surtout de chair humaine, était vue comme une force unificatrice puissante.
◦ Le Sacrifice des Premiers-Nés: Le sacrifice du premier enfant était l'acte le plus profond et le plus puissant, considéré comme le "plus sacré" et le "plus important" de toutes ces pratiques. C'était une exigence fondamentale de cultes comme celui de Baal et, selon Arsmann, une pratique historique du culte de Yahvé ancien.
◦ La Hiérogamie: Ce rite sumérien ancien, impliquant une union sacrée entre un homme et une prostituée sacrée, est considéré comme l'origine de la royauté et la plus ancienne trace écrite d'apothéose. Au cœur de ce rite se trouvait la consommation de son propre enfant, un acte central pour atteindre le statut royal et divin. Arsmann considère la hiérogamie comme le fondement de la religiosité sumérienne et de la quasi-totalité des autres religions.
4. Effets Psychologiques et Tabous:
◦ Libération Émotionnelle et Rajeunissement: L'acte de consommer les enfants, bien que traumatisant, était paradoxalement associé à la "déculpabilisation" et au "rajeunissement psychique".
◦ Tabou et Refoulement: Avec l'évolution des civilisations, l'anthropophagie est devenue le tabou fondamental sur lequel les sociétés se sont érigées, entraînant une honte collective et un refoulement de ces pratiques. Ce refoulement n'efface cependant pas leur signification historique ni leurs impacts psychologiques persistants. Arsmann soutient que ce tabou explique pourquoi les lecteurs modernes ont du mal à comprendre les textes anciens dans leur sens originel.
◦ Le Cœur du Sacré: En somme, "le cœur du sacré dans le lointain passé c'est cet acte ce rite et l'identification qu'il provoque. Tout ce qui touche à cet acte devient donc sacré et rien ne l'est hors cela".
5. Le Sacré comme Loi Naturelle et Concurrence:
◦ Concurrence Naturelle: Arsmann lie également le sacré à la loi naturelle de la concurrence et de la prédation. Le dieu Yahvé, par exemple, est présenté comme une divinité de la concurrence et de la guerre. La "pyramide alimentaire du vivant" était perçue comme une révélation divine.
◦ Anthropophagie, Extrême de la Concurrence: Le cannibalisme est identifié comme "l'expression de la concurrence poussée en ses extrêmes," représentant la forme ultime de domination et de violence, notamment la dévoration de son propre enfant, la personne la plus proche de soi.
En résumé, Allan Arsmann explique que le "sacré" est intrinsèquement lié aux expériences humaines les plus primitives et profondes de consommation, en particulier l'anthropophagie. Il est né de la conviction que la consommation transférait les essences, menant à la création d'individus "renouvelés" (rois, héros, puis dieux) perçus comme immortels et supérieurs. Des rites comme la hiérogamie et le sacrifice du premier-né étaient essentiels à ce processus, établissant les hiérarchies sociales et les fondements religieux. Cette compréhension archaïque du sacré, enracinée dans des actes tangibles et souvent violents, a été ensuite sublimée, refoulée et déformée par l'évolution des sociétés humaines et des interprétations monothéistes, mais ses traces demeurent fondamentales pour comprendre les textes anciens et la psyché humaine.